Peu importe ce qui s'est passé avant.
Le soleil a presque totalement disparu et la pièce baigne presque dans les ténèbres. Mais je m'en fous ; c'est plus le moment d'allumer la lumière. Par la fenêtre je fixe l'astre qui disparaît derrière le clocher de l'église. Çà m'a pas brûlé la rétine, sûrement parce que sa lumière est plus faible quand il se couche. De toute façon, ça aussi je m'en fous.
J'ai les mains moites ; j'en ai une qui est posée depuis une demi-heure sur mon genou et l'autre qui serre un coupe-papier, un machin tout en fer, ou en plomb, un truc lourd en tout cas. Faut dire que je m'en fous un peu ; il est pointu, c'est tout.
Ca y'est, il n'est plus là maintenant ; ça fait un moment que je me tourne les pouces à rien à faire et à me foutre de tout. Je ferme les yeux, et puis, machinalement, je retourne le bras gauche, celui qui sue sur mon genou. Sans vraiment réfléchir, je baisse la tête et je relève les paupières pour fixer mon poignet. Pas très longtemps. Mon bras droit se lève déjà et le coupe-papier, la pointe vers le bas, vient de plonger violemment sur mon bras frêle. J'ai pas hésité, je m'en fous. C'est marrant, c'est rentré si facilement que je me demande comment on peut survivre avec une peau aussi fine aux poignets.
Nom de Dieu, ça fait un mal de chien. Le sang se barre déjà en couille, c'est plus impressionnant que je pensais. En fait j'ai toujours cru que la télé exagérait pour dissuader les gens. Bon, y a quand même moins d'effet qu'à la télé. Pour accélérer les choses, je tire le coupe-papier vers moi ; ça fait une belle ligne bien rouge qui m'arrache presque un cri, mais je me dis que dans une poignée de minutes, ce sera terminé. Alors je m'en fous.
Une minute, deux minutes. Çà passe vraiment pas vite, en fait. J'ai du sang sur le visage, ça a aussi coulé sur mon jean et il y'en a un peu partout à cause de la giclée. Trois minutes, quatre minutes. Merde, ça devient insupportable. Je peux m'empêcher de hurler, mais pas de pleurer. Çà devient franchement dégueulasse, l'odeur du sang dans mon nez me donne presque la nausée. Cinq minutes, six minutes. Je suis en train de m'évanouir. Dans pas longtemps je serai plus qu'un pauvre type mort suicidé dans sa chambre qui aura peut-être son nom dans le journal, à la page dont tout le monde se fout.
Çà y est. C'est fait.
Je me suis posé beaucoup de questions sur ce qui se passerait de l'autre côté mais ma vision des choses était relativement rationnelle et je pensais qu'au final, notre cerveau s'arrêterait et que ce serait le néant. Alors j'ai pas compris ce que je faisais à la terrasse d'un café avec mon meilleur pote. Il est mort de rire. Moi aussi, en fait. Complètement ahuri, je regarde mon bras gauche ; il est intact. J'entends la voix de mon pote qui me demande ce que j'ai. Mes yeux croise les siens et...
... Je suis assis sur un banc avec une fille super canon que je connais pas. En fait si, on s'embrasse. Je suis aux anges, aha! C'est le cas de le dire...
... Elle vient d'accoucher. La sage-femme tient dans ses mains une petite crevette toute belle. C'est ma fille. Ses cris me rendent euphorique et j'ai terriblement envie de la prendre dans mes bras, d'embrasser ma femme et d'appeler tout le monde pour leur dire que je suis papa !...
... Me voilà en train de me marier. Tout le monde est là, dans le bureau du maire. Mes potes, les siens, mes parents, les siens, notre fille dans les bras de ma petite s½ur qui demande à son copain de la lui prendre un moment, pour aller demander l'appareil photo à ma tante...
... Mon chien qui me saute dessus... Mon fils qui me demande comment on fait les bébés... Ma fille qui se marie... Et des flashs. Tous les petits plaisirs de ma vie qui me passent sous les yeux. Tous ceux qui seront.
Et merde. Pourquoi j'ai acheté ce coupe-papier?
Je me suis fait violer, j'ai perdu ma mère, et mon frère aussi, je suis à la rue et au chômage, je me suis fait larguer, je me suis pris un rateau, j'ai perdu une dent, je me suis coupé avec une feuille, j'ai trébuché et j'ai un bobo au genou...
On s'en fout. De toute façon, c'est la même chose que l'on perd à vouloir prendre un raccourci vers le non-malheur.
... Et c'est pareil pour les filles.
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\/ Bien fait pour sa gueule. \/